( 11 juillet, 2011 )

Villa Vienne

Villavienne
«Ma vie sans Ebanda Manfred»

Propos recueillis par Venant MBOUA

Ce fut une tâche pénible pour le reporter, d’interviewer Villavienne, quelques jours seulement après le décès d’Ebanda Manfred. La chanteuse est toujours inconsolable. Dans le court dialogue qui suit, Villavienne parle toujours de son ex-époux au présent. Même lorsqu’elle évoque leur amour, elle ne réussit pas à être à l’aise au cours de la conversation. A la fin, se référant toujours à notre article consacré à Ebanda Manfred avant sa mort, elle nous supplie, en sanglots “je pense toujours au titre de votre article. Ebanda Manfred : la vie sans Villavienne. J’espère que vous écriver cette fois-ci, Villavienne : la vie sans Ebanda Manfred”. C’est fait, Villa et bon courage !
Comment avez-vous appris la mort d’Ebanda Manfred ?

Un matin je suis arrivée au bureau et une collègue m’a dit “Villa, je viens d’apprendre que Manfred est mort”. En voyant mon étonnement, elle a compris que je n’étais pas encore au courant. Quelques minutes après, mon frère m’a appelée pour m’annoncer la nouvelle. Vous connaissez la suite.

Cela veut-il dire que vous n’aviez pas le contact permanent ?

Je tiens à vous dire que ce n’est pas parce qu’on est séparé qu’il y a un fossé entre nous. Il est mon meilleur ami. Avant l’article que vous avez fait sur lui, on a causé. Après l’article, on a causé. Ce qui veut dire qu’une semaine avant son décès on a causé.

Parlez-nous de votre rencontre. Comment a-t-elle été, sentimentale d’abord et professionnelle après ? Où l’inverse ?

C’est justement pour cela que cette interview après la mort de Ebanda Manfred me fait mal. Je suis tentée de mélanger notre vie commune et la vie artistique que nous avons eue. Notre vie commune a été un vrai amour. Je n’ai pas besoin de le répéter, si vous avez connu Ebanda Manfred et Villavienne… Je suis chanteuse depuis le bas-âge, lui aussi… Donc notre vie a été sentimentale avant d’être professionnelle.

La plupart de nos lecteurs sont jeunes ou, du moins, ils n’ont pas connu cette époque-là…

C’est vrai, beaucoup de gens nous connaissent peu. Quand on parle de Villavienne, ça évoque quelque chose de vague pour eux.
Nous avons été un duo pas comme les autres, pour parler comme vous les journalistes, parce que nous chantions avec amour.

Quand il a composé son titre à succès, Amio, vous étiez déjà ensemble ?

Non, nous n’étions pas encore ensemble. Mais parmi les reprises de ses chansons que nous avions faites, il y a Amio.

Parlez-nous de votre carrière artistique avec lui.

Nous avons commencé à chanter lorsque j’avais 17 ans. J’en ai 50 aujourd’hui. Nous avons divorcé en 1978. Mais nous avons continué à chanter ensemble. Tous nos derniers titres à succès, nous les avons chantés après le divorce.

Quel genre d’homme était-il ?

(Silence) Qualifier Ebanda serait très difficile pour moi. C’est… C’est l’homme le plus doux que j’aie jamais connu… (elle éclate en sanglots). Il n’a jamais fait de mal. Jamais à mes yeux… Même dans notre vie de couple, je ne l’ai jamais entendu gronder… C’est une grosse perte pour moi.

Quels thèmes avez-vous privilégiés dans vos chansons ?

L’amour. Je vous dis qu’Ebanda et moi, on s’aimait, on chantait l’amour, et comme il était un vrai artiste, il faisait aussi de la peinture.

La musique vous a-t-elle donné une fortune ?

Il était loyal pendant que nous étions ensemble. Alors lorsque je suis partie, je n’ai plus cherché à savoir le reste sur le droit d’auteur et sur sa fortune. Avec les spectacles qu’on faisait, je peux dire que c’était un homme sincère…

Mais est-ce que l’art vous nourrissait ?

Ecoutez, Ebanda travaillait ailleurs, moi aussi j’étais déjà au Crédit Lyonnais, donc l’art nous le faisions par plaisir.

Avec Sam Mbendè
Le chant du cygne

Ebanda Manfred est décédé. Mais le chanteur a eu le temps de dire au revoir aux mélomanes. Sa dernière oeuvre musicale, avec Villavienne, n’attend que d’être mise sur le marché. Celui qui en est le producteur nous conte son histoire. Un entretien qui vaut bien une note d’écoute, à défaut d’avoir pu mettre la main sur la bande enregistrée de ce qui sera le dernier album d’Ebanda Manfred.

Quand as-tu contacté Ebanda Manfred pour cet album, et quelle a été sa réaction?

Le projet date de 3 ans. Nous avons décidé de faire un album appelé Les patriarches. J’ai donc contacté Ebanda Manfred qui m’a dit que c’était une bonne idée, mais que nous devions la matérialiser avec Sallè John. Il a proposé de prendre des anciens titres de Sallè John et les siens, de les reprendre et d’y ajouter quelques unes de ses nouvelles compositions. C’est sur ce projet que nous travaillions. Nous avions même prévu, un temps, de mixer l’album en Europe; malheureusement, le destin en a décidé autrement.

Quel est le volume des reprises par rapport aux nouvelles chansons?

L’album contient 4 nouvelles chansons d’Ebanda Manfred et 3 reprises.

Pour un travail qui date de 3 ans, quand a été fait l’enregistrement?

En 2000-2001. Mais nous avons été freinés par la piraterie. Comme Ebanda Manfred était une grosse pointure, nous craignions de perdre sur le plan financier, car les pirates devaient être aux aguets. Nous attendions donc que le milieu soit quelque peu assaini pour sortir l’album.

Parmi les chansons reprises, quels titres compte-t-on?

Nous avons Bouboule, Amio et Dipito, tous avec Villavienne.

Cet album l’a donc de nouveau uni à Villavienne?

Oui. Villavienne a effectivement participé à ce travail.

Dans quelle mouvance se situent les 4 nouveaux titres?

Dans le makossa et un peu de tcha-tcha-tcha rumba, avec les influences des arrangements de Manuel Guysso. Il a gardé le fond de ce qu’on connaît d’Ebanda Manfred, et il a modernisé au niveau des sons. Ebanda Manfred est resté dans son style d’antan et égal à lui-même, il a gardé la même manière de jouer de la guitare. Comme B.B. King qui tourne sur trois accords depuis toujours et plaît jusqu’à aujourd’hui, Ebanda Manfred est un grand qui fait des choses très simples. Et pour réussir des choses très simples, il faut être un grand. Il est donc resté très poète, très peaufiné et très philosophe. Mais il s’ouvre aussi à la jeunesse, dans cet album, avec une reprise d’Amio effectuée par des jeunes rappeurs.

J’ai eu l’honneur d’écouter l’un de ces titres en studio, juste après l’enregistrement. Celui où il associe sa voix à celle de Sallè John pour une mise en garde aux jeunes: comme quoi les vieux qui leur ont laissé le champ libre sont déçus et entendent reprendre le flambeau. Toi qui a travaillé de près avec lui, quel regard posait-il sur la musique camerounaise d’aujourd’hui?

Il était déçu, car leur génération avait passé le relais aux jeunes afin qu’ils perpétuent la tradition de notre musique. Malheureusement, il s’égarent en cherchant des onomatopées et des rythmes de guitare qui viennent d’ailleurs. C’est ce qu’il regrettait. Il estimait que leur travail avait été gâché par une génération qui n’était pas formée. Ce qui rejoint la préoccupation de Manu Dibango qui parle de la formation des jeunes musiciens. C’est l’un des problèmes que nous devrons aborder dans le futur proche.

le messager

( 9 juillet, 2011 )

Entretien Avec Jean Maurice Noah

L’écrivain et ethnomusicologue parle du cinquantenaire de la musique camerounaise.
Quelle appréciation faites-vous de la musique camerounaise cinquante ans après ?
Les débuts ont été particulièrement difficiles. D’abord la répression coloniale et post coloniale n’a pas permis aux entrepreneurs musicaux de s’exprimer pleinement . Ensuite, la carence en intrants musicaux était criarde. Rareté d’instruments de musique, pas de studios d’enregistrement autre que la radio diffusion du Cameroun. Enfin, l’espace sonore camerounais était colonisé par la rumba congolaise, le high life, le mérengué, le chachacha, le cavacha, la bossa-nova, le rock, le soul, le jerk, le tango, la valse, le twist et le funky-disco. La musique camerounaise en tant que production sonore issue du patrimoine culturel camerounais a héroïquement émergé à travers successivement l’assiko, le makossa, le mangambeu et le bikutsi.
Le grand déclic est intervenu dans les années 70 à la faveur de la « makossamania » qu’avait provoqué tour à tour, Ekambi Brillant, l’orchestre les Black-styls et surtout ce que l’on avait appelé l’équipe nationale du makossa. C’est à dire, une union sacrée de requins installés à Paris en France et qui était une véritable fabrique de tubes. Articulée autour de Toto Guillaume, Aladji Touré et Ebeny Donald Wesley.
L’équipe nationale a permis au makossa et en un mot à la musique camerounaise d’occuper l’espace sonore national et international africain dans une certaine mesure. Il y’a aussi eu mi 80, l’effet bikutsi à travers lesTêtes brûlées, Nkodo Si Tony entre autres. En cinquante ans donc, un dynamisme musical existe avec près de neuf mille opérateurs pour un patrimoine riche et varié d’à peu près trente trois mille compositions et thèmes, donc une cinquantaine de disques d’or, et surtout de très grands musiciens particulièrement demandés dans le monde entier, Manu Dibango, Richard Bona etc
Qu’en est-il des problèmes ?
La musique camerounaise souffre aujourd’hui d’un déficit de promotion nationale et internationale, d’une vacuité infra structurelle, d’une sous-estimation des politiques publiques, et d’une absence criarde de financement. Mais, la plus grande menace actuelle est l’absence d’une relève consistante techniquement formée et culturellement enracinée. Les meilleurs du Cameroun ont presque tous dépassé la quarantaine et se sont installés à l’étranger par réalisme professionnel et instinct de survie. La nouvelle génération manque par phénomène urbain interposé de feeling et s’est engouffrée faute de structures d’encadrement et de formation adéquates dans la très aseptisée musique assistée par ordinateur.
Des perspectives ?
Il faut créer les structures et les infrastructures. Salles de spectacles, conservatoires, écoles de musique, défiscaliser les instruments de musique et subventionner la filière. Cela suppose une intégration plus pertinente et moins folklorique du secteur de la musique dans les politiques publiques.

Quotidien le jour

( 7 juillet, 2011 )

le Boss

Richard Bona entre deux mondes

Richard Bona a joué avec les plus grands, de Paul Simon à Pat Metheny. Avec son troisième album acoustique Munia/The Tale composé aux prémices de la guerre en Irak, le bassiste camerounais, exilé à New York, impose doucement ses chansons mélancoliques dans une carrière solo entre deux continents.

L’Afrique est plus que jamais présente, comme un retour aux sources ?
C’est une continuité car j’ai toujours été dans la source. Je vis dedans, c’est vrai que l’approche de cet album est un peu plus acoustique, plus produit. J’ai essayé cette fois d’être plus minimaliste mais j’ai surtout pu enregistrer plusieurs parties chez moi à Brooklyn. C’est vraiment un luxe de pouvoir profiter chez soi de l’inspiration au moment même où elle surgit.

Le ton est donné en ouverture avec Bonatology ?…
J’ai voulu commencer avec une sorte de chant grégorien, mais à l’africaine, un truc médiéval, ancien comme cela pour me replonger dans mes racines. Mais ce sont des choses impalpables, comme lorsque j’étais gamin où dans mon village, (à Minta, dans l’est du Cameroun, ndlr) je jouais avec rien et sans me poser de questions. Mais je n’oublie jamais d’où je viens, j’entends encore la voix mon grand-père qui me disait toujours : « Lorsque tu hésites de quel côté aller, regarde derrière toi très loin le chemin que tu as déjà parcouru et il va te dire s’il faut aller à droite ou à gauche… » Ce qui est important, c’est surtout la manière dont on aborde la musique. Même si j’ai beaucoup d’influences musicales et que je joue de plusieurs instruments (balafon, claviers, guitare, percussions), j’étais un peu éparpillé. En revanche lorsque je dois faire face à des situations techniques difficiles lors de concerts, après un moment d’impatience, je relativise car lorsque j’ai commencé je n’avais pas même un micro.

Artistiquement, quelle est la différence depuis votre installation aux Etats-Unis ?
C’est effectivement l’endroit idéal pour travailler la musique de manière professionnelle. Depuis sept ans que j’y réside, j’ai un réel confort pour travailler, j’ai un manager, des avocats, je ne suis plus là pour discuter des contrats ainsi je ne me consacre qu’à ma musique. Contrairement à la France que j’adore mais qui n’est pas un pays à tradition musicale, il faut dire les choses comme elles sont. Malgré que le public soit là, il existe peu de clubs spécialisés. En revanche à New York, si je veux aller écouter du blues tous les soirs ou du rock tous les soirs, avec des têtes d’affiche, je n’ai que l’embarras du choix et pour seulement 10 dollars on peut écouter de la très bonne musique jouée par de bons musiciens.

Vos voix s’entremêlent avec Salif Keita sur Kalabancoro ?
Salif est l’un de mes chanteurs préférés. J’avais composé plusieurs morceaux mais celui-ci je l’avais gardé pour Salif. On se connaît bien, on a déjà joué ensemble et nous sommes dans la même maison de disques. Je suis allé le rejoindre au Mali chez lui et pendant trois jours, nous avons enregistré cette chanson qui parle du rejet et de l’oubli. Une chanson certes universelle, mais je n’oublie pas que Salif a lui aussi a souffert de ça. Elle m’a été inspirée juste au moment où la guerre en Irak débutait. Je croyais que les forts protégeaient les faibles mais on en est bien loin. Finalement l’ONU n’a servi à rien dans cette histoire et la force continue de faire la loi.

Le disque est entièrement chanté en daoula excepté Bona petit, seule chanson en français ?
Je l’ai quand même écrite en daoula d’abord, puis j’ai proposé à ma femme, française, de la transposer. Bona Petit, je l’ai jouée sur un rythme de bossa brésilienne le guitariste Romero Lubambo. C’est un peu une histoire de famille puisqu’on y entend le rire de mon fils de 4 ans.

Dans vos albums, les enfants ont une place importante ?
Oui, j’essaie toujours de consacrer une ou deux journées pour aller jouer pour eux. J’ai été récemment dans une école d’un quartier pauvre de New York. Cela faisait huit ans qu’aucun musicien n’était venu jouer là, certaines écoles n’ont aucun moyen et les professeurs paient souvent de leurs poches les fournitures, l’encre pour le fax… cela parait impensable mais c’est la réalité.

Des projets ?
Je viens de composer la musique d’un dessin animé pour les enfants qui passe sur NHK, la chaîne de télévision japonaise. J’ai aussi travaillé sur le dernier album de Pat Metheny ainsi que sur le dernier de Mike Stern.

Pour quelles raisons avez-vous changé de maisons de disques ?
Pour les deux premiers albums, j’étais chez Columbia US pour lequel j’avais un long contrat de six albums. J’étais signé par les frères Marsalis, des musiciens. Après leur départ, on a commencé à vouloir m’imposer des reprises du style African in New York à la manière de Sting et je ne voyais pas trop ce que je faisais là-dedans. Je suis compositeur, j’écris mes propres morceaux donc ce n’était pas moi. Ma culture, c’est Jaco Pastorius, Weather Report, ce n’est pas Sting. Même les reprises, il faut qu’elles viennent du coeur. Ce sont de bonnes raisons, non?

Source RFI

( 7 juillet, 2011 )

Scenes from my life

Finaliste aux « Découverte RFI » en 95, connu avant cela pour son jeu de basse très cadencé et très rapide, Richard Bona s’est vite aligné auprès des meilleurs sur la scène internationale. Rien à voir avec la chance en réalité… De Manu Dibango à Zawinul, en passant par Stéphane Belmondo, Higelin ou encore les frères Marsalis en studio, on ne manque pas d’éloge à son égard. Son premier album, « Scenes from my life », vient combler un manque. Ses escapades en solo méritaient bien un opus. Entretien.

Dieu mène à tout. Que celui qui doute de cette sage parole, aille poser la question à Richard Bona. Né en 67 à Minta au Cameroun, il est entré en musique comme on entre en religion. A l’âge de six ans. Son grand-père œuvrait pour la parole du Seigneur. Il lui a fabriqué son premier balafon et l’a invité à faire ses premiers pas en rythme au sein de l’Eglise Chrétienne. Depuis, la grâce ou le talent (devrait-on dire) n’a cessé de l’accompagner sur sa route jusqu’à ce premier album, très éclaté.

En écoutant l’ensemble des titres, on a l’impression que vous avez choisi de naviguer dans plusieurs eaux à la fois. On passe d’un genre à l’autre…
Cet album représente comme son titre l’indique les scènes de ma vie. C’est le parcours que j’ai eu, qu’il soit musical ou autre, que j’ai voulu retracer à travers ce disque. J’ai essayé d’y réunir différentes musiques qui m’ont influencé, en gardant la voix comme fil conducteur et en essayant surtout de refléter ma personnalité. C’était le plus important. C’est pour ça qu’il y a cet accent jazz, ce côté salsa ou encore cet aspect world. Je pense aussi que c’est un album qui est lié au temps. En l’an 2000, on va être confronté de plus en plus à ce type d’album qui réunit plusieurs influences à la fois. Quand tu vas à Cuba aujourd’hui, tu y vois les musiciens jouer de la musique classique, du jazz, pas de la salsa uniquement. Au Japon, aux Etats-Unis, en Afrique, les musiques se rencontrent. On va vers une fusion des genres. Je ne sais pas ce que ça va donner. Mais c’est sûr que cette tendance va amener d’énormes changements dans le monde de la musique. Ce n’est que le début…
Vous pensez que c’est ce qui va caractérise le style Bona ?
Je ne sais pas s’il faut un qualificatif pour ça. Ma musique c’est moi. C’est mon accent, c’est mon état d’esprit, ma façon de vivre. C’est ce que je ressens. C’est une musique qui paraît improvisée, qui paraît spontanée. Je ne la planifie pas. J’arrive, je vois une situation donnée et je crée par rapport à ça. C’est tout. Et je suis passé un peu par toutes les musiques pour arriver à ce que je suis aujourd’hui. Même au départ, quand je n’aimais pas les autres musiques, j’essayais d’aller vers elles avec une oreille très réceptive, déjà prête à recevoir. Je n’y vais jamais comme un connaisseur, plutôt comme quelqu’un qui veut se nourrir de l’autre. Il est vrai que dans toute musique, on découvre quelque chose de bien. Moi j’essaye de puiser le meilleur de chacune d’entre elles pour enrichir la mienne. Mon truc, c’est d’apprendre. Le jour où je n’aurais plus l’impression d’apprendre, je ne le ferais plus. Et où est-ce que t’apprend généralement ? Tu n’apprends pas des gens qui vivent comme toi. T’apprends avec ceux qui sont différents de toi. C’est pour ça que je suis allé vers les autres musiques. Beaucoup de gens ont peur de la différence, moi pas. C’est grâce à ça que je construis et que j’enrichis en permanence ma musique. Et si je puise partout, c’est aussi parce que je n’ai pas envie de contenter les gens de mon bled uniquement. J’ai envie de faire plaisir à tout le monde.

Que racontent vos textes ?
La vie, l’amour, mon environnement… Je pense que la musique doit nous servir à passer des messages. C’est important. Nous devons dire ce qui se passe, donner des conseils, être près des gens. Même si ça paraît avoir déjà été dit, les choses que l’on raconte doivent continuer à être dites. Si ça avait été assez entendu, on ne serait pas là aujourd’hui, avec les problèmes que l’on connaît. Les gens ont chanté ce genre de choses avant moi. Je ne suis pas le premier, je ne serai pas le dernier à le faire non plus. Mais il ne faut pas non plus qu’on lâche l’affaire, quand on voit ce qui se passe autour de nous. T’as qu’à voir au Kosovo… Quand on y pense, c’est quand même hallucinant tout ça. Les gens qui se tapent dessus, les gens qui sont déplacés de chez eux. Et si on ne dénonce pas ça, qui va le faire? Les politiciens nous mentent tous. Personne ne les écoute plus. Il n’y a plus que l’art qui capte l’attention des gens, qui permet de rassembler les masses et de leur dire ce qui ne va pas.

Quatre années à New York, des collaborations prestigieuses qui vont de Harry Belafonte à Joe Zawinul, un premier album chez Columbia… peut-on parler enfin de la réussite d’un jeune Camerounais au pays de l’Oncle Sam? Le rêve américain vous sourit à belles dents?
Pas encore… Je me bats pour ça. Mais je ne peux pas dire que j’ai réussi. J’essaie de rester très lucide pour ne pas dérailler. Et puis l’essentiel en fait pour moi est que je puisse continuer à faire de la musique comme je le souhaite. Après, si ça tombe, tant mieux. Sinon, j’aurais toujours la musique avec moi. Après Douala, Paris, New York me pousse à travailler un peu plus pour mériter ma place. Voilà ce qui est intéressant. On se sent poussé derrière, on t’attend toujours au tournant. Tu n’as pas le droit à l’erreur.
Richard Bona Scenes from my life (Columbia/Sony) 1999

source RFI

( 7 juillet, 2011 )

Ndedi eyango

Prince Ndedi Eyango :

Chanteur

à succès du milieu des années 80, prince NDEDI EYANGO a choisi il y a une trentaine d’années envers et contre tous de faire de la musique. Un parcours intéressant, captivant, qui commence pour l’enfant de Ngalmoa (près de Nkongsamba, dans la région du Moungo), transite par Douala, avant de s’établir définitivement aux Etats-Unis. Pays où il décide de s’envoler pour donner une autre dimension à sa carrière. 16 ans après être parti du Cameroun, il dresse le bilan de sa production musicale, du fonctionnement de la musique camerounaise (piraterie, influence étrangère, droit d’auteur, etc). L’interview a été réalisée au mois de mars dernier au cours de l’émission ENTRETIEN AVEC… qui est diffusée tous les jeudis à 22 heures sur STV2.

Pourquoi vous appelle t on « prince ». Êtes-vous issu d’une lignée royale ?

C’est vrai que mon grand père était le roi des Ngalmois mais, si on m’appelle surtout Prince c’est parce que je suis le premier à chanter et le premier à moderniser le folklore de chez nous, donc l’un des premiers à promouvoir la culture de notre région du Moungo et de Nkongsamba en particulier. Je me rappelle qu’un jour lorsque je faisais des concerts scolaires, je n’avais pas encore d’album je me produisais au club municipal de Nkongsamba, j’ai été introduit de cette manière par un imprésario qui m’a présenté comme le prince des montagnes, je me suis alors dit que ça sonnait bien et voilà.

Il parait que votre père était pasteur, cela suppose t-il que vous avez vécu dans un cadre religieux strict ?

Tout à fait. C’est vrai que mon père est décédé quand j’avais dix ans, mais j’ai grandi au sein de l’église et j’ai reçu une éducation religieuse avec la chorale et toutes ces choses…

Qu’en est-il de votre mère ?

Ma mère qui vit toujours est tout simplement une femme au foyer.

Combien de frères et de sœurs avez-vous ?

J’ai trois sœurs et un frère.

Quel type d’études avez-vous suivi ?

J’ai fait une école primaire à Ngalmois et j’ai fini à Nkongsamba puis, je suis rentré au CTI de Nkongsamba ou j’ai passé trois ans dans cette école qui aujourd’hui est devenue le lycée technique de Nkongsamba.

Est-ce le décès de votre père qui vous a empêché de pousser loin vos études ?

Comme tout enfant, j’ai été perturbé par la mort de mon père puisque nous étions très proches. J’avais dix ans et j’étais au cours moyen première année. Après son départ, il fallait que je parte de la maison. Nous n’étions plus logés par l’église, il fallait se débrouiller. La galère avait commencé et ça été très difficile.

Qu’avez-vous fait par la suite ?

Quelques années après ce drame, je suis allé vivre à Nkongsamba chez mon oncle au quartier 11. C’est ainsi que j’ai pu poursuivre mon enseignement primaire. Ensuite, je suis allé au Cebec, puis au Cti. L’enseignement technique n’était pas vraiment mon premier choix c’est juste que j’avais raté mon concours d’entrée au lycée, mais j’ai eu la chance de réussir celui du Cti.

Dans la jeunesse, quel métier souhaitiez-vous exercer ?

Dès l’âge de cinq ans, je voulais être musicien. D’emblée, je voulais chanter, être artiste, avoir la chance de jouer à un instrument. A cette époque, j’avais déjà des cahiers de chants, j’écrivais des chants zaïrois, j’interprétais James Brown, sans toutefois comprendre la musique, ni maîtriser les langues.

Quels étaient vos artistes modèles ?

Vous savez le Cameroun a toujours été dominé par tout qui venait de l’extérieur, donc on écoutait James Brown, Claude François, Johnny Hallyday et au pays des gens comme Eboa Lotin, Francis Bebey

En quelle année décidez-vous de venir à Douala ?

Je crois en 1977. A l’époque, il y avait beaucoup d’artistes talentueux. Un groupe m’impressionnait beaucoup c’était les Black Style. Moi, je rêvais de jouer à la guitare. Mon idole était Toto Guillaume. Je me suis dit qu’étant à Nkongsamba, je n’avais aucune chance de rencontrer les artistes que j’admirais, ce qui m’a perturbé. Voilà, ce qui m’a poussé à abandonner mes études pour venir à Douala rencontrer des gens comme Toto, Nkotti François etc.

Les avez-vous finalement rencontrés ?

Non, quand j’arrive à Douala en 1977, Toto Guillaume part à l’étranger. Mais, je rencontre les Black Style. En raison de mon jeune âge, je ne pouvais pas entrer dans les bars, donc, je les regardais jouer par la fenêtre. Je visualisais le doigté du guitariste pour ensuite prendre ma guitare et expérimenter.

Chez qui vivez-vous à Douala ?

Chez ma sœur aînée Blandine Eyango. Toute ma famille s’était retournée contre moi parce que j’avais abandonné mes études. Personne ne voulait me loger. Ma sœur a été d’un grand soutien.

Avez-vous essayé d’approcher les Black Style ?

Sachant qu’Emile Kanguè est de ma région, c’est le premier que j’ai approché. On s’est rencontré mais ça ne s’est pas très bien passé. Heureusement, j’ai pu aborder Nkotti et je lui ai parlé de ce que je faisais, je voulais jouer dans un groupe. Il m’a demandé de passer chez lui le lendemain à 10h, il habitait à la rue Kotto. Voilà comment grâce à son aide, j’ai intégré les musiciens du Black style où je remplaçais de temps en temps un de leurs musiciens.

Mais qui vous a appris à jouer à la guitare moderne ?

Jadis à Douala, on se servait de guitares artisanales qu’on fabriquait nous mêmes avec du fil de fer dur servant à tendre les pièges aux gibiers en brousse. Ce n’étaient pas des guitares modernes donc je ne pouvais pas apprendre des accords. Mais, j’ai appris tout seul car je suis tombé sur un livre qui m’apprenait les accords et j’ai aussi développé mon doigté progressivement.

Peut-on dire que Nkotti François a été pour beaucoup dans votre carrière ?

Oui, car il m’a donné le courage simplement parce qu’il m’a d’abord ouvert sa porte et a cru en mon talent. Il m’a offert le privilège de remplacer temporairement le rythmeur des Black Styles, Mouelle Jean.

Avec les Black Style, votre travail était-il rémunéré ?

Non, c’était une formation, on me l’avait dit. C’était pour me faire connaitre. Cela a été difficile, il fallait marcher à pieds pour aller au cabaret Mermoz. J’habitais loin et je me faisais souvent rafler par la police. Un jour, je suis allé chez Nkotti lui dire que je voulais arrêter. Je ne pouvais même plus assumer mon transport. Malgré tout, nous sommes restés proches et j’ai même fait des maquettes chez lui.

Est-ce vrai que vous avez vendu du pain et de la bière dans les bars pour vivre ?

Oui, c’est vrai. A l’époque, je travaillais dans un bar près du collège de la salle. J’étais un barman plutôt bien payé, 15000frs à l’époque (1979). Cela constituait une sacrée somme.

Je ne pouvais pas encore vivre de la musique.

Qu’est ce qui vous fait quitter les bars ?

Je crois que j’avais déjà réalisé la maquette d’une personne nommée Njanga avec l’aide d’un ami qui jouait de la basse rythmique. Un jour, un Monsieur entre dans un bar et sort un 45 tour afin qu’on le joue. Lorsque la chanson commence je la reconnais, c’était celle dont j’avais réalisé la maquette. Le monsieur m’avoue qu’il voulait travailler avec celui qui joue la guitare dans ladite maquette mais il ne savait pas ou me trouver. Il me demande ce que je fais dans un bar et me dis que je ne suis pas un vendeur de pain. Cette phrase m’a alerté. Voilà ce qui m’a fait arrêter la vente au bar puisque travailler là ne me permettait pas de poursuivre mon rêve.

Que s’est t-il passé en suite ?

Mon travail me permettait de louer une chambre à trois où quatre mille francs par mois. L’arrêt de ce job a été difficile, il fallait partir de Bepanda à Douala bar à pieds, il n’y avait pas d’argent. C’était pénible, cela a duré 8 à 9 mois avant que le jeune homme pour qui je réalisais les maquettes commence à faire des concerts. Il faisait la première partie de certains artistes et moi je l’accompagnais à la guitare. C’est ainsi que j’ai rencontré d’autres artistes plus connus comme Penda Dalle, Axel Muna, Misse Ngoh. J’ai commencé à jouer avec tout le monde et même des artistes qui vivaient en France comme Dina Bell, Jacky Ndoumbe qui avaient entendu parler de moi. Donc à chaque concert, on faisait appel à moi, je gagnais mieux ma vie.

Mais plus tard, comment vous retrouvez vous à jouer dans un autre bar ?

Bien que je fasse plusieurs tournées avec des grands artistes dont Joe Mboulè au Gabon, Moni Bilé en cote d’Ivoire, on rencontrait pas mal de problèmes. Souvent maltraités et parfois mal payés. Moi, je voulais un salaire qui me permettrait de m’occuper de ma mère et payer mon loyer. J’ai décidé de ne plus accompagner les chanteurs, je voulais jouer quelque part et l’on m’a proposé le Mont Manengouba. Là-bas on voulait que je joue mes propres chansons. Je n’avais pas encore de disque mais j’étais payé 80.000 F, ce qui était un bon salaire. Je n’y suis néanmoins pas resté longtemps, car je rêvais d’aller dans une école de musique et sortir mon album.

Vous évoluez dans les cabarets, ce qui vous permet de gagner votre vie correctement, alors pourquoi partez vous pour la France ?

Ayant réalisé des maquettes de Dina Bell, Jacky Ndoumbè, je savais que j’étais un bon guitariste. Je voulais donc faire des studios. J’étais assez mur pour devenir un professionnel, mon rêve était d’entrer dans une école de musique en France et devenir un musicien de studios.

Comment avez-vous réussi à voyager ? Etes vous passé parle désert ?

Dans ce bar, je gagnais 80.000f/mois. Alors, j’ai économisé pour me payer un billet d’avion qui valait 250.000f à l’époque. C’était très difficile, avoir le visa n’a pas été très complexe mais avoir un passeport a été dur. Pour les tournées avec les artistes, je voyageais avec un « laissez passer ». Pour le Visa, ce qui a facilité c’était le contrat d’enregistrement que j’avais avec Tamo Isidore.

Connaissiez-vous des gens en France ?

Personne. J’avais déjà rencontré des gens comme Aladji Touré, mais je n’avais pas leurs contacts. J’ai pris un gros risque. Heureusement avant de partir, je suis allé dire au revoir à Penda Dallé qui m’avait passé le numéro de son cousin Ekwe Silo au cas où ça tournerait mal. C’était mon seul contact. Lorsque j’arrive à Orly en France, j’avais la somme de 150. 000f que m’avait remise ma mère. Je n’avais pas de monnaie, voulant téléphoner, je me dirige vers une femme blanche qui m’aide à joindre Ekwe Silo. Je l’ai appelé mais je ne pouvais pas lui dire tout de suite que je voulais habiter chez lui. Comme tous les Noirs en France, il n’aurait pas accepté. Alors, je lui ai raconté simplement que je ne connaissais pas la ville et que j’avais besoin de son aide pour me trouver un hôtel.

Comment comptiez-vous faire pour vous en sortir au cas où vous ne l’auriez pas vu ?

On m’avait tout expliqué. Je savais que l’auberge me coûterait 5.000 f par jour et 500 f par jour pour manger du poulet et des frites. Donc, j’aurais pu tenir un mois tout au plus. J’ai décris le lieu où je me trouvais à Orly et quarante minutes plus tard, ils sont arrivés tous les deux : Ekwè Silo et un certain Essaka Ekwalla, qui était un producteur de musique dont je connaissais la réputation parce qu’il avait eu à produire Penda Dallé, Marthe Zambo et Mbella NJoh. Pendant que l’on discutait dans la voiture, je leur ai expliqué la raison de ma venue à Paris. Ils m’ont demandé si je possédais une maquette. J’en avais dans ma valise. Je l’ai sorti, on l’a écouté. Au bout de la troisième chanson, le producteur s’est montré intéressé. Le producteur a proposé donc de m’héberger. Une semaine après, j’ai signé le contrat d’enregistrement.

De quel type de contrat s’agissait-il ?

Je ne sais pas. J’étais tellement excité que je ne l’ai même pas lu. À ce moment, quand il fallait faire un disque, soit on était arrangé par Toto Guillaume, soit par Aladji Touré. Moi, j’avais un style unique. Alors je voulais le faire seul. Le producteur n’était pas d’accord. Ce qui a retardé mon enregistrement. Quelques temps après mon producteur ramène une valise pleine de 33 tours, j’ai vu mes affiches. J’étais très content. Je me suis interrogé par la suite. J’hésitais entre rentrer au pays et rester en France.

Finalement, combien de temps êtes-vous resté en France ?

J’y suis resté quatre mois, puis un jour, j’ai débarqué au Cameroun chez ma sœur avec mes albums dans la valise.

Aviez-vous au moins ramené de l’argent ?

Non, je suis rentré pauvre. Mais je venais pour promouvoir moi-même mon album.

Comment vous y prenez vous pour la promotion ?

Il fallait vendre un album inconnu.
C’était difficile à écouler. Je faisais du porte à porte pour vendre le disque à 3500 f, le tour des discothèques. J’étais abattu. Plus, personne n’osait me prendre comme guitariste. Mais trois mois plus tard, il a décollé grâce aux personnes comme Rigobert Diabongué qui est l’un des premiers à jouer mon disque à la radio.

Comment décolle votre album ?

J’étais désespéré. Un jour j’étais sorti à mon retour ma sœur me dit que des messieurs en veste sont venus me chercher et qu’ils voulaient me faire une proposition pour un concert. A l’époque, le téléphone n’était pas vulgarisé comme à présent. Alors je ne sortais plus de chez moi car j’attendais que ceux-ci reviennent. Un après midi, des gens arrivent chez moi et me parlent d’un concert qui aura lieu à l’Abbia à Yaoundé et me disent que je fais partie des artistes qui avaient été choisis. J’étais content et en même temps surpris d’entendre que mon disque marchait à Yaoundé. Lorsqu’ils ont demandé mon prix pour un concert j’ai insisté pour qu’ils reviennent et immédiatement je suis allé voir Jacky Ndoumbè à Makèpé afin qu’il me donne des conseils. On s’est entendu pour 200.000f équivalant à deux concerts. C’est donc là que tout a commencé.

Votre premier album sort en 1985, puis en 1987 vous faites un album avec une chanson célèbre « You must calculer »…

C’est cette chanson qui m’a fait connaitre, même hors du Cameroun et j’en suis fier. J’ai gagné assez d’argent.

Je suppose que vous avez aussi gagné en popularité et en femmes ?

Evidemment, cela fait partie du succès.

En 1989, vous sortez « Soul Botingo ». Pouvez-vous nous racontez l’histoire de cet album ?

Dans cet album, il a aussi le titre Patou. Je parle de corruption. Pour la préparation de ce disque, j’ai eu beaucoup de stress. Car le précédent avait eu un grand succès et il fallait se maintenir au même niveau.

Avec qui travailliez-vous ?

Je réalisais tous mes albums à Paris. J’ai fondé mon groupe les Montagnards, je partais en tournée et je faisais beaucoup de concerts à l’étranger. La musique camerounaise était très appréciée.

En 1991, vous mettez sur le marché l’album « tout le monde a des problèmes ».

Cet album également a beaucoup marché.

Vous étiez à l’époque, l’un des artistes les plus populaires du pays. Pourquoi décidez-vous de quitter le Cameroun pour les Etats-Unis ?

Il se trouve qu’à ce moment le multipartisme arrive au Cameroun et un peu partout en Afrique comme je voyageais beaucoup je le vivais. Les troubles sur le continent affectaient les spectacles de musique. On ne tournait plus. Alors, j’ai commencé à me poser des questions. Je voulais améliorer mon travail et la personne que j’étais. En 1992, j’ai effectué une tournée au Kenya et en Zambie, arrivé à l’aéroport, on a été surpris au cours d’une conférence de presse…

Je n’ai pas pu répondre aux questions des journalistes car je ne parlais pas un seul mot d’anglais. Heureusement, j’avais pour chef d’orchestre Aubin Sandjo qui se débrouillait en Anglais. C’est lui qui traduisait. J’ai donc compris que j’étais limité. Il me fallait être bilingue. À cela, s’ajoute le fait que la presse camerounaise créait des oppositions absurdes entre le Makossa et le Bikutsi, ma génération a souffert de cela.
En dehors du sabotage, certains animateurs de radios ont crée des divisions entre les artistes. Ce qui a occasionné la méfiance et la censure. Moi, je ne voulais pas rentrer dans tout cela j’ai pensé qu’il était tant que je passe à autre chose.
Je ne voulais pas un pays où j’aurais été influencé. Je cherchais un endroit où je pourrai m’exprimer librement, un pays où on pouvait encore rêver.

Aviez-vous des repères là bas ?

En fait, j’étais très connu des Camerounais vivants là-bas. J’ai commencé à effectuer des tournées à Washington, Atlanta, Boston etc. J’ai décidé plus tard d’aller vivre à Los Angeles car c’est une ville favorable au Show business. Arrivé là-bas, j’ai fondé la troupe les montagnards de Hollywood. Constitué essentiellement de Blancs et Brésiliens. On a répété pendant environ huit mois pour qu’ils s’habituent aux rythmes africains. Il faut dire que les échanges avec tous ces professionnels de la musique m’ont permis d’évoluer.

Au bout de combien de temps avez-vous réussi à parler Anglais ?

Je n’ai jamais pris de cours. Je me suis jeté brusquement dans les conversations car j’avais du courage. Ainsi au bout de six mois je m’en sortais.
Aux Etats Unis, la population est grande et diversifiée. Il existe beaucoup de rythmes. Un artiste étranger n’a pas de chance d’être diffusé en Radio. Mais il y a dans ce pays un marché pour chaque musique. J’ai joué dans de grands festivals où après mes prestations je pouvais vendre jusqu`à 400 cd à 10 ou12 dollars équivalent à 8.000f. C’était comme ça partout où j’ai fait des tournées.

En quoi est ce que les Etats-Unis ont-ils influencé votre musique ?

Vous savez l’environnement façonne l’homme. Lorsque je vivais à Los Angeles, je n’avais aucune possibilité d’écouter de la musique africaine car elle ne passe ni à la radio ni à la télé ni dans les boites de nuit. Donc j’écoutais autre chose, j’ai donc appris les inversions, les harmonies et comment changer les accords.

On a l’impression que votre style musical s’est américanisé. Souhaitez-vous par là toucher un public plus large ?

Non, je ne crois pas que cela soit le cas. Je sais toujours faire tout ce que je faisais avant. C’est juste que j’ai aussi appris autre chose. Je suis ingénieur de son. Il y a une logique maintenant que je respecte dans mes arrangements et dans les chansons que je compose.

Combien d’albums avez-vous fait aux Etats-Unis ?

Entre cinq et six albums.

Qu’est ce qui vous a poussé à créer le label de production Preya music ?

Avant que je ne parte de ce pays, j’avais eu à organiser les concerts de Dina Bell, Hoigen Ekwala, la tournée de Tom Yoms avec ce Label PREYA, qui est un rapprochement de « Prince Eyango ». J’ai voulu aider les jeunes afin qu’ensemble on révolutionne la musique camerounaise et je pense que mes choix ont été remarquables : Longuè Longuè, Jacky Kinguè, Tanus Foé.
J’ai rencontré Longuè Longuè pendant qu’il chantait dans un cabaret. Quand il a fini de chanter, je n’ai pas applaudit sa prestation comme tout le monde alors, il est venu me voir pour me demander s’il chantait mal. Je lui ai répondu que j’attendais de lui qu’il exécute ses propres chansons. Il a eu le courage de le faire et c’était formidable. Il a chanté « Ville morte ». Je l’ai donc connu de cette façon là. Et trois ans après, il est venu me voir au moment ou j’étais prêt à produire. Cela a été pareil pour Jacky Kinguè. J’ai été séduit par son timbre vocal particulier dans un cabaret. Quant à Tanus Foé, je l’ai rencontré à Yaoundé ou il devait accompagner K Tino, j’ai vu en lui quelque chose de différent…

Ces artistes vous ont-ils rapporté de l’argent ?

Disons juste qu’à ce moment, la production était mieux qu’aujourd’hui car maintenant elle ne paye même plus à cause de la piraterie. J’ai également connu pas mal de problèmes dans la production.
C’est un milieu très ingrat, il y a beaucoup de médisance d’ailleurs. Certains ont dit que je ne pouvais plus chanter et pour cette raison que j’exploitais les jeunes. Ces jeunes mêmes quand ils ne sont pas connus tout va bien mais quand ils deviennent célèbres, ils sont les premiers à vous envoyer leurs avocats. Moi, j’ai choisi de sacrifier ma carrière pour m’endormir en me disant que j’ai changé la vie de certains jeunes, ce qui pour moi est une satisfaction.

Cela veut il dire que vous n’avez pas vraiment arrêté la production ?

On ne peut pas arrêter ce qu’on aime. Aider les gens chez moi c’est naturel. Je pense que nous les artistes camerounais, nous ne sommes pas des concurrents, car mon concurrent c’est celui qui vient m’arracher mon marché, c`est-à-dire les artistes étrangers. Je continuerai à aider tant que je peux le faire.

L’autre point important est que vous êtes parti du Cameroun il y a 16 ans. Mais vous demeurez populaire, quel effet cela vous fait il ?

Etre populaire chez soi, c’est une satisfaction donc ça fait plaisir. Je reviens et les gens dansent encore sur mes titres comme si je venais de commencer dans le métier.

Si c’était à refaire. Si l’on vous disait de repartir comme en 1993, est ce que vous le referiez ?

Non, je ne crois pas. Je pense qu’il faut faire les choses au bon moment.Ce que j’ai fait, je ne peux le refaire à cet âge. Mais je ne regrette pas mon départ, j’ai beaucoup gagné et bâti une famille là bas.

Vos albums se vendent ils aussi bien qu’avant ?

Pas du tout. On vend même plus à cause de la piraterie. Cela, tout le monde le sait. Aujourd’hui, nous produisons des disques pour nous maintenir et par ce qu’on aime cela.

Avez-vous l’impression que les pouvoirs publics ne vous aident pas assez ?

Je dirais oui et non, je pense que les artistes eux même ne font rien. C’est depuis que les artistes ont commencé à se faire la guerre entre eux qu’on est arrivé à ce niveau car la piraterie s’est amplifiée au moment où on a remis la gestion des droits d’auteurs entre les mains des artistes. Ainsi, la gérance n’était pas bonne et les dirigeants étaient de connivence avec les pirates.

Auriez-vous préférez que les Droits d’auteurs soient gérés par d’autres que des artistes ?

Oui. Vous savez les artistes ne sont pas forcément de bons gestionnaires. J’ai vécu ici des situations ou un PCA descend dans la rue pour se battre. Ce qu’il faut, c’est rechercher des professionnels.

Touchez-vous vos Droits d’auteurs ?

En ce qui concerne les Droits d’auteurs, je fais partie des perdants. J’arrive au moment où la Socadra connait des Problèmes avec mon tube « You must calculer ». De temps en temps, on m’appelait pour me donner 600 .pour attendre encore huit mois plus tard. Puis ça été la fermeture. A l’arrivée de la Socinada ça a été la même chose. Donc j’ai vécu cela toute ma carrière, je n’ai jamais compté sur les Droits d’auteurs.

Quelle est la part de responsabilité de l’Etat ?

Il importe d’abord que la communauté artistique soit organisée. Quand l’Etat a décidé de mettre sur pied une société civile des droits d’auteurs confiée aux artistes, il pensait sans doute ces derniers sauraient mieux la gérer. Je pense qu’il faut restaurer de la discipline.

Avez-vous l’impression que la musique est devenue plus facile à réaliser au Cameroun.

Ce n’est pas propre au Cameroun mais au monde entier. Ce sont les méfaits de la technologie qui fait en sorte que chacun puisse effectuer, même dans sa chambre, une programmation, s’enregistrer avec un micro et sortir un album. C’est une facilité qui n’a pas aidé. Mais la différence est que, ailleurs, on fait de la recherche, ce qui n’est pas le cas du Cameroun.

Que pensez de la plupart des clips que vous regardez ici?

Je n’en regarde pas car c’est choquant.

Que pensez-vous du niveau de la musique camerounaise aujourd’hui ?

Je pense qu’il faut beaucoup du travail au niveau des différentes musiques on assez de problèmes. Si vous avez remarqué à chaque fois qu’on parle d’un camerounais à l’échelle internationale, c’est quelqu’un qui ne fait pas de la musique pure. Les rythmes sont mélangés pour toucher l’Europe. Or, les Maliens, les Sénégalais et autres ne connaissent pas ces problèmes. Il faut qu’on commence par être fier d’être camerounais.

Selon vous qu’est ce qui explique la chute du Makossa ?

Au Cameroun, la politique a affecté la culture car le multipartisme a favorisé le tribalisme, ce qui fait que certains préfèrent écouter la musique de leur région. Notre musique se perd davantage car nous sommes divisés.

( 5 juillet, 2011 )

Mbida Douglas

Jacques Douglas Mbida : Il y a eu des incompatibilités chez les Kassav
Son crâne rasé présente quelques bouts de cheveux grisonnants, mais son visage d’éternel adolescent semble défier le temps. Douglas Mbida, malgré des décennies passées dans le monde bouillant de la musique et des studios, est un grand timide – même s’il s’en défend… timidement. Les Camerounais d’une génération relativement récente ne l’ont découvert qu’au sein du mythique groupe Kassav des beaux jours. Il apprend quelques rudiments de guitare auprès du regretté Jean Akoa dit «Django», l’un des métronomes de la défense du grand Canon de Yaoundé. Ekambi Brillant contribuera à mettre de l’ordre dans ces pré requis. En France où il s’installe par la suite, Douglas Mbida est déjà un pianiste reconnu. En 1977, il s’allie à Jacob Devarieux, qu’il retrouvera plus tard au sein des Kassav, mais aussi Jimmy Mvondo Mvele ou encore Mekongo Président, pour créer le groupe Ozila qui fera un album. Le claviériste et le guitariste Devarieux, qui connaît déjà bien le milieu de la chanson camerounaise en Hexagone, mettent sur pied le Zoulou Gang qui disparaîtra lui aussi au terme d’un album. Entre-temps, l’homme est devenu un instrumentiste fort demandé sur la place parisienne. Il fait un bout de chemin en 1983 avec le Gabonais Pierre Akendengue. A titre personnel, il revendique les albums «Mot mfop» (1981), «Ma vie à moi» (1984), «Cameroon» (1987) et «Za me yen» (1992). Le sommet de sa carrière intervient avec son intégration dans les Kassav, 1983. Il y évoluera pendant 13 ans avant que le vent de l’intrigue ne s’installe.

C’est ici que beaucoup d’admirateurs perdent sa trace, avant de retrouver son voici environ 4 ans dans le générique de l’équipe technique de la chaîne 3A Télé Sud. Aujourd’hui Sound Designer à Africa 24, Douglas Mbida s’est quelque peu éloigné des studios de musique mais est resté, comme son titre l’indique, dans le son. En vacances au pays, il a été célébré le 31 janvier 2011 à Yaoundé par la communauté mvele, son ethnie. C’était la première fois que les siens l’accueillaient en si grand nombre et de manière aussi solennelle. Il en garde un souvenir fort ému. En attendant, sans doute, un titre de notabilité en reconnaissance pour son talent et ses états de service.

Qu’est-ce qui explique votre présence au Cameroun en ce moment ?
Je suis en vacances. J’essaye de venir au moins tous les deux ans, vivre les réalités du pays et rencontrer les membres de ma famille. C’est la première fois qu’au cours d’une visite au pays, la communauté mvele m’invite. Je suis d’abord membre de cette communauté avant d’être artiste. Et celle de Yaoundé a estimé que je restais souvent à l’écart.

Votre communauté vous a-t-elle attribué un titre de notabilité ?
En fait, la communauté mvele a organisé une petite cérémonie pour me souhaiter la bienvenue. En ce qui concerne le titre de notabilité, je ne sais pas ce que les membres de la communauté me réservent. Peut-être que ça viendra.

Le nom de Douglas Mbida apparaît de plus en plus dans les génériques de Télé Sud. Vous faites quoi là-bas concrètement ?
Je fais partie de l’équipe qui a créé 3A Télé Sud, mais j’ai quitté ce groupe pour rejoindre Africa 24 : ce sont les anciens de Télé Sud qui ont créé Africa 24. Du fait de quelques distensions au niveau de Télé Sud, j’ai rejoint Africa 24.

Vous avez donc mis la musique entre parenthèses ?
Pas du tout ! Quand on est musicien, on l’est à vie. Il peut arriver qu’on soit indisponible pour continuer avec la musique, du fait de nouvelles activités. Mais je reste un artiste et je continue le travail individuel. Quand je le peux, je participe à des albums. C’est vrai que ce n’est plus fréquent, et que les productions des années 80 ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Beaucoup de choses ont évolué, et beaucoup de producteurs, qui utilisaient les musiciens ont également disparu. Toutefois, la composition continue.

Pouvez-vous nous donner aujourd’hui les raisons qui vous ont fait partir du groupe Kassav ? On a évoqué un problème de xénophobie…
Déjà, il n’y a pas eu de racisme : il ne peut pas y avoir de racisme entre Noirs. Etant l’Africain du groupe, je n’ai pas senti qu’on me mettait de côté parce que tout le reste du groupe était antillais. Il faut que vous sachiez que, le jour où je suis parti, sept autres personnes m’ont suivi. C’est donc huit personnes qui, en même temps, ont quitté les Kassav. Un groupe est comme une famille. Il y a des moments où il y a une bonne entente et d’autres où ça ne marche pas. Pour qu’un groupe survive, il faut qu’il dépasse tout cela au nom de la musique.
Je vous donne un exemple : les Rolling Stones, un très vieux groupe des années 60. Ils sont toujours ensemble, tout simplement parce qu’ils ont réussi à mettre la musique au centre. Tous les deux ans, ils sortent un nouvel album, l’année suivante ils font des tournées mondiales et chacun va de son côté. Dans le groupe Kassav, il y a eu des incompatibilités d’humeur liées au fait – ce sont des petites choses qui arrivent – qu’un groupuscule de cinq personnes, qu’on appelait «les têtes d’affiche des Kassav», commençait à créer des sous-groupes. Et tout passait par eux. J’avais vu cela venir. C’est ce qui casse les groupes.
Il faut dire que Kassav avait marché pendant plus de dix ans sans problème. Il était évident qu’on allait se disloquer, vu que la maison de disques commençait elle aussi à encourager cela en disant que le groupe, c’est cinq personnes. C’était là une façon élégante de dire à ceux qui n’étaient pas contents d’aller voir ailleurs.

Qu’est-ce que vous revendiquez à Kassav à titre personnel ?
J’ai vécu Kassav dès le début. Je suis arrivé pour le troisième album, le premier à avoir marché et qui a contribué à faire la première tournée des Kassav. Ce que les gens ne savent pas, c’est que Kassav c’est d’abord deux frères, les frères Décimus qui avaient des disques, des studios d’enregistrement, mais il n’y avait pas encore un groupe vraiment constitué. C’est après le troisième album, qui est un succès aux Antilles, qu’on se retrouve pour les deux premières tournées de l’histoire du groupe. J’ai suivi étape par étape l’histoire des Kassav. Et, à chaque fois que les gars constataient que le groupe avait du succès en Afrique, ils me demandaient de leur apporter le côté africain qu’ils n’avaient plus. Je participais aux chansons avec Jacob Desvarieux, Georges Décimus ; j’apportais ce côté africain. C’est le cas dans la chanson «Gorée», où j’ai chanté un couplet en éwondo.

Aujourd’hui, quel est le regard que vous portez sur ce groupe ?
En 2009, Kassav a fêté ses 30 ans d’existence à Paris. Ce qui veut dire qu’il continue de vivre même si le succès n’est plus pareil. D’ailleurs, le succès est généralement cyclique. Kassav d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui. On dirait que le public a été touché par cette division puisque, après cela, il y a eu trois albums sur le marché. Mais les ventes n’ont pas suivi. Par contre, les concerts se passent bien.

Quand on dit Jacques Douglas Mbida, on pense d’abord à la musique. Vous n’allez pas donner de spectacles au Cameroun ?
Pas cette fois, car un spectacle ne s’improvise pas. Surtout qu’on n’a pas beaucoup de structures pour cela au Cameroun. Mais pourquoi pas dans les années à venir !

En 2002, on vous a aperçu au palais des Congrès aux côtés de Manu Dibango, lors de la renaissance des droits d’auteurs. Quelle est votre implication dans la musique camerounaise, tant sur le plan technique que managérial ?
Vous faites allusion à l’histoire de la Cmc (Cameroon Music Corporation, Ndlr)), où j’étais administrateur dans l’équipe de Manu Dibango. Aujourd’hui, j’ai pris du recul. Nous avons été déposés. Ce qui m’a un peu déçu, c’est le fait que des musiciens, entre eux, se faisaient la guerre. C’est nous qui avons commencé l’histoire de la Cmc à Paris, avec l’association des Musiciens camerounais de la diaspora (Mdc). On était en fin de cycle de la Socinada, et il était question de créer une nouvelle société. Il y avait deux tendances, la Socim de Sam Mbendé et la Socadrom d’Ekambi Brillant. Nous avons jugé qu’au lieu de fonctionner en rangs dispersés, il était opportun de fédérer pour avoir une seule société afin de protéger les droits d’auteurs. Le projet a été recevable au ministère de la Culture.
Pour tout dire, j’ai participé à la création de la Cmc. Mais, après, c’est parti dans tous les sens parce que certains artistes étaient plus intéressés à ce que ça pouvait rapporter. La dissolution par la suite de la Cmc ne m’a pas beaucoup surpris. A présent, pour régler le problème des droits d’auteurs au Cameroun, les artistes doivent vraiment vivre de leur art. Dommage, tel n’est pas encore le cas. Les artistes sortent des disques, mais il y a la piraterie qui reste un problème réel. Même si on ne peut pas l’arrêter complètement, on pourrait au moins faire en sorte qu’elle diminue.

En faisant quoi, par exemple ?
La répression ! A l’époque, la Socinada se faisait accompagner par la gendarmerie pour identifier les pirates et les saisir. Ils sont là, on les connaît. Certains vont même vendre leurs CD piratés devant le ministère de la Culture, je les rencontre souvent là-bas.

Des enquêtes ont révélé que, derrière ces petits vendeurs, se cachent des gros bonnets qui détiennent ces industries de piraterie. Est-ce que vous ne faites pas fausse route en pensant qu’il faut saisir les petits revendeurs ?
Pour mettre fin à la piraterie, il faut une volonté politique. Les artistes, sont très petits pour réagir, ils ont besoin de l’assistance des hommes politiques. Tout ce qu’on peut faire, c’est intenter des procès aux pirates identifiés. Et cela n’a toujours pas des chances d’aboutir. A mon avis c’est pour ces raisons que la piraterie ne finit pas au Cameroun.

Mais pourquoi ça ne se fait pas au niveau politique ?
Nous-mêmes, artistes, avons montré le plus mauvais exemple en nous faisant la guerre. C’est un argument valable pour les hommes politiques pour ne pas nous aider. Comment travailler avec des gens qui ne peuvent pas s’entendre ? Il y a d’abord eu la Socinada, qui a été dissoute, puis la Cmc. Elle aussi est partie en rangs séparés pour créer la Socam, qui selon des échos est également contestée. Certains politiciens, même de bonne volonté, vont sans doute se dire qu’il y a problème de ce côté-là. Ils refuseront de s’impliquer.

En Europe, des musiciens camerounais qui ne s’appellent pas Manu Dibango, Richard Bona ou Douglas Mbida, n’ont pas de succès dans leurs spectacles. Comme pour dire que la musique camerounaise ne se vend pas à l’international…
Je ne dirai pas que la musique camerounaise ne se vend pas à l’international. C’est vrai qu’il y a des structures de distribution et des maisons de production qui ont disparu. Celles-ci s’occupaient de la promotion de la musique du pays. Avec les progrès de la technologie, en l’occurrence Internet, il ne devrait plus y avoir un problème de distribution. Des musiciens peuvent se faire connaître à travers leur site Internet, puisqu’il existe déjà des téléchargements légaux, et les ventes peuvent aussi se négocier. Il y a des musiciens qui arrivent à vendre des centaines de milliers d’albums, rien que sur Internet. Mon conseil à l’égard des jeunes artistes camerounais, c’est de se faire connaître à travers Internet, et si c’est possible diffuser des extraits de leurs chansons.

Les Camerounais ne se produisent pas au Zénith à Paris…
Il y a eu une tentative qui date de trois ans : des musiciens venus du Cameroun se sont associés à ceux de la diaspora, pour donner un spectacle au Zénith. Mais la promotion n’a pas été prise au sérieux. Le Zénith est une salle mythique, j’en sais quelque chose parce que c’est là-bas que Kassav a éclaté pour de bon. Pour faire un spectacle au Zénith, la publicité ne se fait pas en trois semaines. Elle doit être faite en six semaines, dans les médias et par affichage, pour annoncer l’évènement. Là, il y a espoir que le spectacle ait du succès. J’étais au spectacle des mes compatriotes au Zénith, il y a eu moins de mille personnes et cela m’a vraiment indigné. En fait, le promoteur n’avait pas pris conscience de ce qu’est le Zénith, à Paris.
Dans de petites salles de spectacles, certains artistes du Cameroun ont du succès. C’est le cas de Lady Ponce et d’autres musiciens qui se démarquent.

Avec l’avènement des boites à rythme, le métier d’instrumentiste n’est-il pas menacé ?
Ça dépend ! Dans les Kassav, nous utilisions des boîtes à rythme et c’était des musiciens qui les faisaient. On composait beaucoup lors de nos tournées. Il arrivait qu’on compose dans une chambre d’hôtel. Le batteur ne pouvait venir avec son matériel, c’était plus les guitares et les claviers qui étaient utilisés. Mais c’était le batteur qui indiquait comment cela devait se jouer. Une fois dans les studios, c’est lui qui jouait. Aujourd’hui, il y a des musiciens qui préfèrent la facilité en utilisant des sons déjà composés. C’est à ce niveau que le métier d’instrumentiste peut être menacé.

Vous êtes timide ! Est-ce que ce n’est pas incompatible avec votre métier ?
Tous les artistes ne sautent pas et ne crient pas, comme vous le pensez. J’ai été longtemps musicien, j’ai accompagné des gens. C’est vrai que, lors des spectacles, je reste à l’arrière pour laisser celui qui chante mieux s’exprimer. Mais, dans certains spectacles que j’ai donné, les gens ne m’ont pas reconnu : j’ai donné tout ce que j’avais comme réserves. Je reconnais quand même qu’avant, j’étais timide. C’est une façon pour moi de mieux me concentrer.

Quelle est votre empreinte dans la musique camerounaise ?
J’ai été musicien de studio pendant beaucoup d’années. Cela m’a permis de rencontrer de grosses pointures de la musique, en l’occurrence les frères Décimus. J’ai accompagné des artistes camerounais et participé à la réalisation de certains albums dont je préfère taire les noms. J’ai également accompagné des jeunes qui sont souvent venus me rencontrer. Je leur apportais mon aide sans problème, quand c’était nécessaire. Ça été le cas avec M. Fragile.

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