( 11 juillet, 2011 )

Ebanda Manfred

L’artiste aux chansons immortelles

Décédé le 3 septembre 2003, Ebanda Manfred sera mis en terre samedi 13 septembre à Bojongo (Douala). Arrivé sur la scène musicale avec Villavienne, le chanteur s’en va donc sans la compagne de ses jours de gloire. Si l’enveloppe charnelle de l’homme nous quitte, son esprit, lui, demeure. A travers ses chansons. Comme de son vivant, elles survolent le temps, allègrement. A la postérité, il lègue ses chansons, reprises plus d’une centaine de fois aux quatre coins du monde. De toutes, Amio est la plus vendue. Deux semaines avant son décès, Ebanda Manfred recevait de la Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), son relevé de compte pour le trimestre de juillet; Amio y générait le gros de ses droits.

Quoiqu’il n’ait pas sorti d’album depuis 14 ans, le chanteur n’avait pas dit son dernier mot. Un nouvel album, enregistré, est en chantier. Mais Ebanda Manfred ne le verra pas arriver sur le marché. Il aura tiré sa révérence avant.

“Amié”
La mélodie composée par Ebanda Manfred pour l’amour de sa jeunesse n’a pas arrêté de faire le tour du monde depuis 37 ans.

L’histoire d’une chanson à succès*
Connaissez-vous la chanson “Amié”? Apparemment non. Et “Amio”, “Amiyo” ou “Tu vas m’épouser”? Si! C’est la même chanson qu’en l’espace d’un an, chantent tour à tour Jackie Biho (“Tu vas m’épouser”); Bisso na bisso (“Amiyo”); Monique Seka (“Amio”) et récemment, pour la deuxième fois de sa carrière, Bebe Manga (“Amio”). Auparavant, elle avait été reprise une bonne vingtaine de fois par des chanteurs nationaux et étrangers dont certains, à l’instar de Francis Bebey et Manu Dibango, très célèbres. C’est à croire qu’elle a une magie particulière qui, irrésistiblement, attire bien de chanteurs depuis trois décennies. Et, toujours, elle séduit les mélomanes.

“Amié” – le titre original – est une bien belle chanson, mélodieuse et entraînante à souhait. Normal, son auteur-compositeur n’est autre que le seul survivant de la cuvée des fondateurs du makossa : Ebanda Manfred. En 1960, le jeune homme de 24 ans qu’il est alors tombe amoureux d’une jeune lycéenne à Yaoundé. Amié Essomba Brigitte. Fille-mère à l’adolescence, elle abandonne les études pour s’occuper de son enfant, alors qu’elle est encore au premier cycle de l’enseignement secondaire. A Ebanda Manfred qui lui fait part de ses sentiments, elle répond qu’elle ne peut pas s’engager dans une histoire d’amour tant qu’elle n’a pas sevré son bébé. Trouvant l’attente longue – surtout que l’année d’après il revient à Douala -, Ebanda Manfred chante son désespoir : “Amié, njika bunya so mo, oa mo o ma dubè no, na mba na tondi oa?”. Traduction : “Amie, quand croiras-tu enfin en mon amour?”. La chanson “Amié” vient de naître, et son compositeur n’a alors qu’un an d’expérience en musique.

En 1961, Ebanda Manfred arrive à Douala et intègre le “Rythmic band”, avec feu Nellè Eyoum. C’est pendant qu’il est dans ce groupe qu’il enregistre “Amié” à la radio, en 1962. Il ne pense pas encore à déclarer la chanson à une société de droits d’auteur. Dès l’année de son enregistrement, le bal des reprises commence. Le coup d’envoi est donné par Francis Bebey qui sort un disque, en Europe, dans lequel il interprète “Amié”. Quatre ans plus tard, c’est un autre chanteur de makossa, Paul Ebeny, qui l’enregistre en France. “Heureusement, cette fois, je l’avais déjà déclarée et quand, en 1966, Paul Ebeny est allé à la Sacem, il a trouvé que j’y étais déjà passé et il a été obligé de mettre mon nom comme auteur-compositeur de la chanson”, se souvient encore aujourd’hui Ebanda Manfred.

En 1980, Bebe Manga en fait une adaptation qui la propulse au-devant de la scène musicale internationale et lui permet de recevoir le “Maracas d’or” de la Sacem. La même année, André Astasié, un Antillais, la sort sous le titre “Pension alimentaire”. En 1982, c’est au tour d’Henri Salvador d’entrer dans la valse des reprises d’“Amié”, puis suivront Nayanka Bell, Manu Dibango et Papa Wemba, Monique Séka, Jackie Biho, Bisso na Bisso, Bebe Manga (bis)… et on en oublie.
15 millions de f cfa en une chanson

“Je sais que la chanson “Amié” a été reprise plus de 20 fois mais, de tous les chanteurs qui l’ont interprétée, je n’en connais qu’une dizaine. A l’exception d’un Américain dont je ne me rappelle plus le nom qui a contacté mon avocat en 1984 et a versé 5 millions de f cfa – moi je n’ai eu droit qu’à 2 millions de f cfa de cette somme – pour reprendre “Amié”, aucun des autres chanteurs n’est entré en contact avec moi. Mais leurs adaptations d’“Amié” ont généré des droits qui m’ont été versés”, précise Ebanda Manfred.

Et Amié Essomba Brigitte dans tout cela? “Elle s’est mariée mais cette chanson lui a causé pas mal d’ennuis. Chaque fois qu’il entendait cette chanson, son mari la frappait, au point qu’il a fini par lui crever un oeil. Elle a divorcé par la suite et s’est remariée. Elle vit toujours”, confie Ebanda Manfred qui, entre temps a trouvé en Villavienne, sa première épouse, une âme soeur et compagne de musique.
Bien qu’il ne l’ai jamais sortie sur disque – car, en fait, seules les bandes radio, à partir desquelles Francis Bebey et Paul Ebeny ont fait des reprises, ont jamais été enregistrées par Ebanda Manfred – «”Amié” m’a rapporté jusqu’ici, 15 millions f cfa au minimum, rien que pour les reprises, et j’attends toujours de l’argent qu’elle génère. En droits radio je n’ai presque rien eu de ce titre. Tout ce que j’ai gagné sur “Amié” vient donc des interprétations. J’aurais pu gagner le double de cette somme si mes avocats et autres mandataires ne m’avaient truandé pendant la répartition de l’argent», se désole-t-il.
Son dernier album, “Lolo”, sorti en 1989, Ebanda Manfred compte à son actif – en duo avec son ex-épouse, Villavienne – sept “45 tours” et quatre “33 tours”. Amié n’est pas la seule qui ait été reprise. D’autres compositions du chanteur telles “Enoumedi”, “Baby na mamy”, “Djongwanè lam” ou “Ballade bantu” l’ont été également. Mais Amié est la seule qui ait eu un succès mondial. La seule chanson camerounaise, peut-être, qui n’a rien à envier à “Guantanamera”, cet autre tube qui n’a pas fini de courir le monde.
* Article paru dans Le Messager N° 949 par Danielle Lomba

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