( 5 juillet, 2011 )

Mbida Douglas

Jacques Douglas Mbida : Il y a eu des incompatibilités chez les Kassav
Son crâne rasé présente quelques bouts de cheveux grisonnants, mais son visage d’éternel adolescent semble défier le temps. Douglas Mbida, malgré des décennies passées dans le monde bouillant de la musique et des studios, est un grand timide – même s’il s’en défend… timidement. Les Camerounais d’une génération relativement récente ne l’ont découvert qu’au sein du mythique groupe Kassav des beaux jours. Il apprend quelques rudiments de guitare auprès du regretté Jean Akoa dit «Django», l’un des métronomes de la défense du grand Canon de Yaoundé. Ekambi Brillant contribuera à mettre de l’ordre dans ces pré requis. En France où il s’installe par la suite, Douglas Mbida est déjà un pianiste reconnu. En 1977, il s’allie à Jacob Devarieux, qu’il retrouvera plus tard au sein des Kassav, mais aussi Jimmy Mvondo Mvele ou encore Mekongo Président, pour créer le groupe Ozila qui fera un album. Le claviériste et le guitariste Devarieux, qui connaît déjà bien le milieu de la chanson camerounaise en Hexagone, mettent sur pied le Zoulou Gang qui disparaîtra lui aussi au terme d’un album. Entre-temps, l’homme est devenu un instrumentiste fort demandé sur la place parisienne. Il fait un bout de chemin en 1983 avec le Gabonais Pierre Akendengue. A titre personnel, il revendique les albums «Mot mfop» (1981), «Ma vie à moi» (1984), «Cameroon» (1987) et «Za me yen» (1992). Le sommet de sa carrière intervient avec son intégration dans les Kassav, 1983. Il y évoluera pendant 13 ans avant que le vent de l’intrigue ne s’installe.

C’est ici que beaucoup d’admirateurs perdent sa trace, avant de retrouver son voici environ 4 ans dans le générique de l’équipe technique de la chaîne 3A Télé Sud. Aujourd’hui Sound Designer à Africa 24, Douglas Mbida s’est quelque peu éloigné des studios de musique mais est resté, comme son titre l’indique, dans le son. En vacances au pays, il a été célébré le 31 janvier 2011 à Yaoundé par la communauté mvele, son ethnie. C’était la première fois que les siens l’accueillaient en si grand nombre et de manière aussi solennelle. Il en garde un souvenir fort ému. En attendant, sans doute, un titre de notabilité en reconnaissance pour son talent et ses états de service.

Qu’est-ce qui explique votre présence au Cameroun en ce moment ?
Je suis en vacances. J’essaye de venir au moins tous les deux ans, vivre les réalités du pays et rencontrer les membres de ma famille. C’est la première fois qu’au cours d’une visite au pays, la communauté mvele m’invite. Je suis d’abord membre de cette communauté avant d’être artiste. Et celle de Yaoundé a estimé que je restais souvent à l’écart.

Votre communauté vous a-t-elle attribué un titre de notabilité ?
En fait, la communauté mvele a organisé une petite cérémonie pour me souhaiter la bienvenue. En ce qui concerne le titre de notabilité, je ne sais pas ce que les membres de la communauté me réservent. Peut-être que ça viendra.

Le nom de Douglas Mbida apparaît de plus en plus dans les génériques de Télé Sud. Vous faites quoi là-bas concrètement ?
Je fais partie de l’équipe qui a créé 3A Télé Sud, mais j’ai quitté ce groupe pour rejoindre Africa 24 : ce sont les anciens de Télé Sud qui ont créé Africa 24. Du fait de quelques distensions au niveau de Télé Sud, j’ai rejoint Africa 24.

Vous avez donc mis la musique entre parenthèses ?
Pas du tout ! Quand on est musicien, on l’est à vie. Il peut arriver qu’on soit indisponible pour continuer avec la musique, du fait de nouvelles activités. Mais je reste un artiste et je continue le travail individuel. Quand je le peux, je participe à des albums. C’est vrai que ce n’est plus fréquent, et que les productions des années 80 ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Beaucoup de choses ont évolué, et beaucoup de producteurs, qui utilisaient les musiciens ont également disparu. Toutefois, la composition continue.

Pouvez-vous nous donner aujourd’hui les raisons qui vous ont fait partir du groupe Kassav ? On a évoqué un problème de xénophobie…
Déjà, il n’y a pas eu de racisme : il ne peut pas y avoir de racisme entre Noirs. Etant l’Africain du groupe, je n’ai pas senti qu’on me mettait de côté parce que tout le reste du groupe était antillais. Il faut que vous sachiez que, le jour où je suis parti, sept autres personnes m’ont suivi. C’est donc huit personnes qui, en même temps, ont quitté les Kassav. Un groupe est comme une famille. Il y a des moments où il y a une bonne entente et d’autres où ça ne marche pas. Pour qu’un groupe survive, il faut qu’il dépasse tout cela au nom de la musique.
Je vous donne un exemple : les Rolling Stones, un très vieux groupe des années 60. Ils sont toujours ensemble, tout simplement parce qu’ils ont réussi à mettre la musique au centre. Tous les deux ans, ils sortent un nouvel album, l’année suivante ils font des tournées mondiales et chacun va de son côté. Dans le groupe Kassav, il y a eu des incompatibilités d’humeur liées au fait – ce sont des petites choses qui arrivent – qu’un groupuscule de cinq personnes, qu’on appelait «les têtes d’affiche des Kassav», commençait à créer des sous-groupes. Et tout passait par eux. J’avais vu cela venir. C’est ce qui casse les groupes.
Il faut dire que Kassav avait marché pendant plus de dix ans sans problème. Il était évident qu’on allait se disloquer, vu que la maison de disques commençait elle aussi à encourager cela en disant que le groupe, c’est cinq personnes. C’était là une façon élégante de dire à ceux qui n’étaient pas contents d’aller voir ailleurs.

Qu’est-ce que vous revendiquez à Kassav à titre personnel ?
J’ai vécu Kassav dès le début. Je suis arrivé pour le troisième album, le premier à avoir marché et qui a contribué à faire la première tournée des Kassav. Ce que les gens ne savent pas, c’est que Kassav c’est d’abord deux frères, les frères Décimus qui avaient des disques, des studios d’enregistrement, mais il n’y avait pas encore un groupe vraiment constitué. C’est après le troisième album, qui est un succès aux Antilles, qu’on se retrouve pour les deux premières tournées de l’histoire du groupe. J’ai suivi étape par étape l’histoire des Kassav. Et, à chaque fois que les gars constataient que le groupe avait du succès en Afrique, ils me demandaient de leur apporter le côté africain qu’ils n’avaient plus. Je participais aux chansons avec Jacob Desvarieux, Georges Décimus ; j’apportais ce côté africain. C’est le cas dans la chanson «Gorée», où j’ai chanté un couplet en éwondo.

Aujourd’hui, quel est le regard que vous portez sur ce groupe ?
En 2009, Kassav a fêté ses 30 ans d’existence à Paris. Ce qui veut dire qu’il continue de vivre même si le succès n’est plus pareil. D’ailleurs, le succès est généralement cyclique. Kassav d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui. On dirait que le public a été touché par cette division puisque, après cela, il y a eu trois albums sur le marché. Mais les ventes n’ont pas suivi. Par contre, les concerts se passent bien.

Quand on dit Jacques Douglas Mbida, on pense d’abord à la musique. Vous n’allez pas donner de spectacles au Cameroun ?
Pas cette fois, car un spectacle ne s’improvise pas. Surtout qu’on n’a pas beaucoup de structures pour cela au Cameroun. Mais pourquoi pas dans les années à venir !

En 2002, on vous a aperçu au palais des Congrès aux côtés de Manu Dibango, lors de la renaissance des droits d’auteurs. Quelle est votre implication dans la musique camerounaise, tant sur le plan technique que managérial ?
Vous faites allusion à l’histoire de la Cmc (Cameroon Music Corporation, Ndlr)), où j’étais administrateur dans l’équipe de Manu Dibango. Aujourd’hui, j’ai pris du recul. Nous avons été déposés. Ce qui m’a un peu déçu, c’est le fait que des musiciens, entre eux, se faisaient la guerre. C’est nous qui avons commencé l’histoire de la Cmc à Paris, avec l’association des Musiciens camerounais de la diaspora (Mdc). On était en fin de cycle de la Socinada, et il était question de créer une nouvelle société. Il y avait deux tendances, la Socim de Sam Mbendé et la Socadrom d’Ekambi Brillant. Nous avons jugé qu’au lieu de fonctionner en rangs dispersés, il était opportun de fédérer pour avoir une seule société afin de protéger les droits d’auteurs. Le projet a été recevable au ministère de la Culture.
Pour tout dire, j’ai participé à la création de la Cmc. Mais, après, c’est parti dans tous les sens parce que certains artistes étaient plus intéressés à ce que ça pouvait rapporter. La dissolution par la suite de la Cmc ne m’a pas beaucoup surpris. A présent, pour régler le problème des droits d’auteurs au Cameroun, les artistes doivent vraiment vivre de leur art. Dommage, tel n’est pas encore le cas. Les artistes sortent des disques, mais il y a la piraterie qui reste un problème réel. Même si on ne peut pas l’arrêter complètement, on pourrait au moins faire en sorte qu’elle diminue.

En faisant quoi, par exemple ?
La répression ! A l’époque, la Socinada se faisait accompagner par la gendarmerie pour identifier les pirates et les saisir. Ils sont là, on les connaît. Certains vont même vendre leurs CD piratés devant le ministère de la Culture, je les rencontre souvent là-bas.

Des enquêtes ont révélé que, derrière ces petits vendeurs, se cachent des gros bonnets qui détiennent ces industries de piraterie. Est-ce que vous ne faites pas fausse route en pensant qu’il faut saisir les petits revendeurs ?
Pour mettre fin à la piraterie, il faut une volonté politique. Les artistes, sont très petits pour réagir, ils ont besoin de l’assistance des hommes politiques. Tout ce qu’on peut faire, c’est intenter des procès aux pirates identifiés. Et cela n’a toujours pas des chances d’aboutir. A mon avis c’est pour ces raisons que la piraterie ne finit pas au Cameroun.

Mais pourquoi ça ne se fait pas au niveau politique ?
Nous-mêmes, artistes, avons montré le plus mauvais exemple en nous faisant la guerre. C’est un argument valable pour les hommes politiques pour ne pas nous aider. Comment travailler avec des gens qui ne peuvent pas s’entendre ? Il y a d’abord eu la Socinada, qui a été dissoute, puis la Cmc. Elle aussi est partie en rangs séparés pour créer la Socam, qui selon des échos est également contestée. Certains politiciens, même de bonne volonté, vont sans doute se dire qu’il y a problème de ce côté-là. Ils refuseront de s’impliquer.

En Europe, des musiciens camerounais qui ne s’appellent pas Manu Dibango, Richard Bona ou Douglas Mbida, n’ont pas de succès dans leurs spectacles. Comme pour dire que la musique camerounaise ne se vend pas à l’international…
Je ne dirai pas que la musique camerounaise ne se vend pas à l’international. C’est vrai qu’il y a des structures de distribution et des maisons de production qui ont disparu. Celles-ci s’occupaient de la promotion de la musique du pays. Avec les progrès de la technologie, en l’occurrence Internet, il ne devrait plus y avoir un problème de distribution. Des musiciens peuvent se faire connaître à travers leur site Internet, puisqu’il existe déjà des téléchargements légaux, et les ventes peuvent aussi se négocier. Il y a des musiciens qui arrivent à vendre des centaines de milliers d’albums, rien que sur Internet. Mon conseil à l’égard des jeunes artistes camerounais, c’est de se faire connaître à travers Internet, et si c’est possible diffuser des extraits de leurs chansons.

Les Camerounais ne se produisent pas au Zénith à Paris…
Il y a eu une tentative qui date de trois ans : des musiciens venus du Cameroun se sont associés à ceux de la diaspora, pour donner un spectacle au Zénith. Mais la promotion n’a pas été prise au sérieux. Le Zénith est une salle mythique, j’en sais quelque chose parce que c’est là-bas que Kassav a éclaté pour de bon. Pour faire un spectacle au Zénith, la publicité ne se fait pas en trois semaines. Elle doit être faite en six semaines, dans les médias et par affichage, pour annoncer l’évènement. Là, il y a espoir que le spectacle ait du succès. J’étais au spectacle des mes compatriotes au Zénith, il y a eu moins de mille personnes et cela m’a vraiment indigné. En fait, le promoteur n’avait pas pris conscience de ce qu’est le Zénith, à Paris.
Dans de petites salles de spectacles, certains artistes du Cameroun ont du succès. C’est le cas de Lady Ponce et d’autres musiciens qui se démarquent.

Avec l’avènement des boites à rythme, le métier d’instrumentiste n’est-il pas menacé ?
Ça dépend ! Dans les Kassav, nous utilisions des boîtes à rythme et c’était des musiciens qui les faisaient. On composait beaucoup lors de nos tournées. Il arrivait qu’on compose dans une chambre d’hôtel. Le batteur ne pouvait venir avec son matériel, c’était plus les guitares et les claviers qui étaient utilisés. Mais c’était le batteur qui indiquait comment cela devait se jouer. Une fois dans les studios, c’est lui qui jouait. Aujourd’hui, il y a des musiciens qui préfèrent la facilité en utilisant des sons déjà composés. C’est à ce niveau que le métier d’instrumentiste peut être menacé.

Vous êtes timide ! Est-ce que ce n’est pas incompatible avec votre métier ?
Tous les artistes ne sautent pas et ne crient pas, comme vous le pensez. J’ai été longtemps musicien, j’ai accompagné des gens. C’est vrai que, lors des spectacles, je reste à l’arrière pour laisser celui qui chante mieux s’exprimer. Mais, dans certains spectacles que j’ai donné, les gens ne m’ont pas reconnu : j’ai donné tout ce que j’avais comme réserves. Je reconnais quand même qu’avant, j’étais timide. C’est une façon pour moi de mieux me concentrer.

Quelle est votre empreinte dans la musique camerounaise ?
J’ai été musicien de studio pendant beaucoup d’années. Cela m’a permis de rencontrer de grosses pointures de la musique, en l’occurrence les frères Décimus. J’ai accompagné des artistes camerounais et participé à la réalisation de certains albums dont je préfère taire les noms. J’ai également accompagné des jeunes qui sont souvent venus me rencontrer. Je leur apportais mon aide sans problème, quand c’était nécessaire. Ça été le cas avec M. Fragile.

Pas de commentaires à “ Mbida Douglas ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|